Comme un coquelicot en fleur
Par Taho! le mercredi, juillet 1 2009, 09:12 - Lis mes ratures - Lien permanent
— Vous ne pouvez pas vous tromper, au troisième quartier de coquelicots, vous tournez à gauche et vous suivez la rocade sur 2000 pas et vous y serez, c'est juste devant la première porte sur la droite.
Enfin j'y suis, un tel voyage pour enfin LA rencontrer.
— Merci m'sieur !
— Mais de rien jeune homme, de nos jours faut bien rendre service, aujourd'hui plus personne ne s'entraide et on voit c'que ça donne, plus personne ne respecte rien et maintenant c'est...
La fin de sa phrase se perd dans le nuage de poussière dégagé par ma course folle. Je suis Ibris, jeune hanneton mâle, j'ai été envoyé par ma rédaction pour l'interviewer. Avec ma carapace toute sale, il va falloir que je m'arrête à la Fourmi Bleue si je veux être reçu dans de bonnes conditions !
Perdu dans mes pensées, je pile quand un grillon me grille la priorité, m'arrosant d'un flot d'insultes digne des plus mauvais première année de violon ! Troisième à gauche, la rocade ! Encore une avenue que l'on entend avant que l'on ne la voit ! Le martèlement régulier des millions d'insectes qui empruntent chaque jour cette artère du champ de coquelicot du nord faisait trembler la poussière. Je me fraie à coup d'antennes un chemin au travers des carapaces poussiéreuses et me laisse porter par la marée.
Porte de la sauterelle, j'y suis ! L'antenne à droite, je m'extirpe de la rocade pour arriver sur l'avenue menant à l'une des portes principales de la plus grosse fourmilière de la fédération. Comble de chance, une station Fourmi Bleue me tend les antennes, j'ai vraiment besoin d'un nettoyage ! Quelques instants plus tard, me voici brillant comme jamais, prêt à faire mon reportage. Voici sa maison ! Un amas de brindilles posé contre le mur de la fourmilière lui servait de salon de réception pour les hordes de journalistes à venir, maintenant que son exploit était connu de tous !
— 1 287ème ? Bonjour, je suis Ibris de l'Elitre déchaînée, je venais pour l'entrevue que vous m'avez accordé.
Elle s'avança hors de l'ombre. Sa robe rousse semblait être une goutte de feu que mettait en valeur un port de tête noble, comme seules les reines fourmis savent le tenir. Sauf que ce n'est pas une reine, mais une guerrière. Mais pas n'importe quelle guerrière, c'est la première fourmi à avoir marché sur la Lune !
— Il y a de ça dix jours, notre expédition de chasse a été décimée d'un seul coup, une masse sombre est tombée d'un coup sur notre groupe. Je suis la seule survivante ! Reculant de 100 pas, redoutant une nouvelle attaque, je regardais notre assaillant ! Il était immense, encore fumant, noircit par endroits. Je me suis tenue aux aguets, attendant la dissipation de la fumée. Quand enfin, je pu me rapprocher, j'entreprit de l'escalader et arrivé à son sommet, je découvris une roche, comme il n'en existe pas chez nous, comme il n'en existe pas sur Terre. Cette roche vient de la Lune, c'est certain ! Je suis donc la première à marcher sur la Lune.
— Vous avez marché sur un morceau de roche lunaire, pas sur la Lune !
— Vous vous tenez sur ce galet à m'écouter, et je vous en remercie, ce galet vient de la Terre, donc vous marchez sur la Terre ! Donc en foulant une roche lunaire, j'ai marché sur la Lune !
— Comment savez-vous que cette roche vient de la Lune ?
— Elle vient de la Lune, c'est certain, sinon d'où pourrait-elle venir puisqu'elle ne vient pas de la Terre ?
Notre entretien se termina là. J'avais appris aux dépends de ma troisième patte qu'il ne faut pas contrarier la logique fourmi. Je la quittais sur quelques formules de politesses et je songeais en chemin à comment j'allais pouvoir broder autour de cette histoire de cailloux, "soit-disant" lunaire...
— Nom d'un sélénite, tu veux veux bien arrêter de jeter des cailloux vers la Terre ? Ce n'est pas parce qu'ils ont laissé des détritus ici qu'il faut leur jeter les nôtres ! Tu imagines s'ils comprenaient que ce sont nos poubelles ? D'ailleurs, j'espère que leur grève commencée en 1972 prendra bientôt fin, nos mers vont bientôt déborder à force d'y entreposer nos cailloux !
— Mais Maman ?
— Et ne réponds pas, c'est bientôt la pleine Terre, ce n'est pas le moment de me contrarier !
Ecris à l'origine pour Jeux de mots - Les deux lieux - 1
Première publication le 26 février 2006

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